Briser les Barrières : Obtenir du Financement et Faire Croître les Entreprises Détenues par des Femmes

Par Wendy Cukier, fondatrice et directrice académique du Diversity Institute, et directrice académique du Portail de connaissances pour les femmes en entrepreneuriat (PCFE)

Les entreprises détenues par des femmes sont en progression au Canada, mais les faire croître de façon durable et ambitieuse demeure un défi de taille. En 2023, les femmes étaient propriétaires majoritaires de 17,8 % des PME canadiennes, contre 15,6 % en 2017. Pourtant, elles ne représentaient que 12,3 % des entreprises à forte croissance — celles dont les revenus augmentent de plus de 20 % — et seulement 2,1 % d’entre elles projetaient une croissance rapide, comparativement à 3,3 % chez l’ensemble des personnes entrepreneures. Cet écart ne s’explique ni par un manque d’ambition ni par un manque de compétences, mais bien par des obstacles systémiques persistants, notamment en matière d’accès au capital. Bien qu’obtenir un financement soit un défi pour toutes les PME, les recherches montrent de façon constante que les femmes entrepreneures doivent surmonter des obstacles encore plus importants.

Écarts et Obstacles en Matière de Financement

En 2023, les entreprises détenues majoritairement par des femmes affichaient le taux d’approbation de prêt le plus faible, soit 85,9 %, comparativement à 88,2 % pour celles détenues par des hommes. Parmi les femmes dont la demande a été refusée, 63,6 % ont cité des ventes insuffisantes ou un manque de liquidités, contre environ 40 % des hommes. Les prêteurs sont plus susceptibles de percevoir les entreprises dirigées par des femmes comme plus risquées, en particulier dans un contexte économique instable marqué par les effets post-COVID. Sans financement, il est difficile pour une entreprise de stabiliser ses revenus — et sans revenus stables, l’accès au financement leur est refusé. Cette dynamique se renforce d’elle-même. Les femmes entrepreneures sont également plus susceptibles de s’appuyer sur leurs réseaux personnels ou de recourir à l’autofinancement, ce qui peut limiter leur capacité de croissance, surtout lorsqu’elles n’ont pas accès au capital de risque ou au financement institutionnel.

Biais Sectoriels et Écarts Structurels

Les entreprises détenues par des femmes sont surreprésentées dans des secteurs tels que le commerce de détail, les services, l’éducation, les soins et la santé – des domaines souvent négligés par les politiques de soutien à la croissance et à l’innovation. Au Canada, les mesures d’appui à l’innovation continuent de privilégier, largement, le secteur technologique, malgré la présence d’entreprises à forte croissance dans tous les secteurs. Selon Statistique Canada (2024), les secteurs de production de biens comptant la plus forte proportion d’entreprises à forte croissance comprennent notamment la construction (10,2 %), l’agriculture et les ressources naturelles (9,6 %) ainsi que l’extraction minière, pétrolière et gazière (9,3 %). Du côté des services, les secteurs les plus dynamiques sont notamment les industries de l’information et des arts (11,6 %), les services professionnels (10,2 %) et les services financiers et d’assurance (10,2 %).

Or, les entreprises œuvrant dans les domaines des soins, de la beauté et du bien-être – là où les femmes entrepreneures sont nombreuses – ne répondent souvent pas aux critères des programmes d’innovation, alors même que des recherches menées par le British Beauty Council démontrent que ces entreprises affichent une croissance plus rapide, un meilleur rendement à l’exportation et un taux d’échec inférieur à celui des entreprises en démarrage technologiques.

Le résultat : un double désavantage. Les femmes entrepreneures sont à la fois moins susceptibles d’obtenir du financement et moins admissibles aux investissements publics ciblés.

Secturs Émergents et Potentiel Inexploité

Malgré les obstacles structurels, les femmes entrepreneures continuent d’innover — particulièrement dans des secteurs émergents. C’est notamment le cas de la Femtech, un domaine technologique axé sur la santé et le bien-être des femmes. Le Canada figure parmi les cinq principaux pays au monde en nombre d’entreprises Femtech. Le marché canadien devrait croître de 16,8 % par an, pour atteindre 3,8 milliards $ US d’ici 2030.

Des études montrent que les entreprises détenues par des femmes dans ces industries dites « féminines » ont plus de chances d’atteindre une forte croissance que celles évoluant dans des domaines traditionnellement dominés par les hommes. Leur succès repose en grande partie sur leur capacité à répondre à des besoins négligés et à mettre à profit leur expérience vécue. Malgré cela, de nombreuses entrepreneures se heurtent encore à des biais de la part des investisseurs, souvent peu familiers avec ces marchés.

Certaines réussites remarquables ont néanmoins attiré l’attention. L’entreprise 1Password, cofondée par Sara Teare, a levé plus de 900 millions $ et atteint une valorisation de 6,8 milliards $. Clearco, cofondée par Michele Romanow, a innové avec de nouveaux modèles de capital de croissance et atteint une valorisation de 2 milliards $. Sheertex, conceptrice de collants ultra résistants aux déchirures, a atteint 350 millions $ en 2022 avant de connaître un ralentissement — rappelant que l’expansion s’accompagne toujours d’un certain risque.

Ces parcours sont inspirants — mais ils demeurent l’exception plutôt que la norme.

Pourquoi c’est Important

Éliminer les obstacles financiers pour les femmes entrepreneures ne relève pas seulement de l’équité — c’est une stratégie économique. Les entreprises dirigées par des femmes réinvestissent dans leurs communautés, soutiennent des initiatives à impact social et accompagnent d’autres entrepreneures, créant ainsi un effet multiplicateur. Elles contribuent également à renforcer la résilience économique et à diversifier les secteurs d’activité — deux éléments clés dans un contexte mondial marqué par l’incertitude.

Permettre à un plus grand nombre de femmes de faire croître leur entreprise élargit le bassin canadien d’entreprises à forte croissance, révèle un potentiel d’innovation sous-estimé et rend la croissance économique plus inclusive et plus durable.

Mot de La Fin

Les femmes entrepreneures jouent un rôle essentiel dans la prospérité du Canada. Sans mesures concrètes pour améliorer l’accès aux capitaux, leur plein potentiel restera inexploité. Il faut donc repenser les systèmes de financement, élargir la définition de l’innovation et s’attaquer aux biais systémiques dans les décisions d’investissement et de prêt.

Le message est clair : si nous voulons davantage d’entreprises en croissance au Canada, il faut commencer par soutenir davantage de femmes en leur donnant accès au capital nécessaire à leur développement.