En plus de garantir l’accès aux marchés publics et aux possibilités de perfectionnement des compétences en IA, l’accès à de nouveaux marchés est essentiel dans tous les secteurs.
« Bien que les investissements dans la défense, les infrastructures et les soins de santé soient essentiels à la croissance économique du Canada et créent de nouvelles possibilités pour les femmes entrepreneures, il est tout aussi important de soutenir les secteurs à forte croissance où les femmes occupent déjà des fonctions de direction », affirme la Dre Wendy Cukier, directrice scientifique du Portail de connaissances pour les femmes en entrepreneuriat (PCFE).
Lors d’une récente discussion dans le balado The Finance Café, Cukier a expliqué : « Les femmes possèdent maintenant 20 % des entreprises au Canada et détiennent également une participation dans 17 % des entreprises canadiennes en plus. Les PME détenues par des femmes contribuent à plus de 90 milliards de dollars à l’économie chaque année et emploient plus d’un million de Canadiennes et Canadiens. Elles sont absolument essentielles à l’économie, à l’innovation, au commerce et à la survie des petites collectivités », a-t-elle affirmé, ajoutant qu’il subsiste encore des obstacles dans l’écosystème de l’innovation et de l’entrepreneuriat.
S’appuyant sur le précédent rapport l’État des lieux de l’entrepreneuriat féminin au Canada (ELEF) et sur le rapport de 2026 à paraître, Cukier a souligné que les entreprises détenues par des femmes jouent un rôle central dans l’emploi, l’innovation et la résilience économique, mais qu’elles ne sont souvent pas présentes à la table lorsque des décisions importantes sont prises.
« Quel que soit votre rôle au sein des pouvoirs publics, du financement ou de l’approvisionnement ; si vous faites abstraction de 20 % des propriétaires d’entreprises de ce pays, vous passez à côté de quelque chose d’essentiel », a-t-elle souligné. « L’entrepreneuriat féminin est l’affaire de toutes et tous : les services, les infrastructures, l’agriculture, la santé et bien d’autres secteurs sont concernés. Il ne s’agit ni de responsabilité sociale des entreprises ni de rectitude politique ; il est question de réussite économique et de viabilité des collectivités. Voilà pourquoi il faut investir dans les femmes. »
De nombreuses femmes entrepreneures exploitent des entreprises de plus petite taille axées sur les services, et les stratégies traditionnelles en matière d’innovation tendent à négliger ces entreprises. Cukier a cité le secteur de la santé et de la beauté, qui affiche une croissance plus rapide, des marges plus élevées, un plus grand potentiel d’exportation et des taux d’échec plus faibles que le secteur des technologies, en soulignant que « ces secteurs sont pourtant souvent négligés ».
L’approvisionnement comme levier de croissance
Les femmes gagnent du terrain dans des secteurs non traditionnels notamment dans les infrastructures et la construction, la fabrication, l’agriculture et les technologies, y compris l’IA et la cybersécurité. Elles continuent toutefois de se heurter à des obstacles, comme l’a mis en lumière le récent événement Build Canada. Les gouvernements et les organisations du secteur privé doivent adopter une perspective tenant compte du genre et de la diversité en matière d’approvisionnement et de retombées communautaires afin de tirer pleinement parti du potentiel des femmes entrepreneures. Cukier a encouragé les femmes entrepreneures à explorer les possibilités offertes dans le cadre des initiatives « Build Canada Better » du gouvernement fédéral, y compris la politique « Achetez canadien ».
« Dans le cadre des investissements massifs dans les projets nationaux, les infrastructures et même la défense, les femmes entrepreneures ont d’immenses possibilités de contribuer à ces solutions », a-t-elle expliqué, en soulignant que l’approvisionnement va souvent au-delà des projets eux-mêmes et s’étend aux besoins opérationnels et aux secteurs qui permettent à ces initiatives de réussir. « Pour chaque dollar dépensé auprès de grandes organisations, d’autres dollars sont consacrés aux services, à la consultation, à la santé et à bien d’autres domaines, ce qui crée des opportunités aux femmes entrepreneures dans différents secteurs. »
Les recherches du PCFE et ses collaborations avec des partenaires de l’écosystème partout au Canada montrent que de nombreuses femmes ne considèrent pas les gouvernements comme des clients potentiels ou trouvent le processus d’approvisionnement intimidant. Tout en avertissant que l’approvisionnement public doit s’appuyer sur des engagements clairs et mesurables dans l’ensemble des ministères et des organismes afin de garantir aux femmes l’accès aux projets, Cukier a aussi exhorté les entrepreneures et les entrepreneurs à faire preuve de proactivité, en se tournant vers des organismes qui aident les entreprises à s’orienter dans l’obtention de contrats auprès des gouvernements et de grandes entreprises, comme le projet Maïa, et en s’inscrivant auprès d’organismes de certification comme Women Business Enterprises Canada Council (WBE Canada), le Canadian Aboriginal and Minority Supplier Council (CAMSC), le Conseil canadien pour les entreprises autochtones (CCEA), ou le Rainbow Network afin de renforcer leur compétitivité.
Nouveaux marchés, nouvel élan
L’expansion vers les marchés nationaux et internationaux représente une occasion de croissance claire. Le rapport l’État des lieux de l’entrepreneuriat féminin 2025 (SOWE) révèle que les entreprises détenues par des femmes exportent à des taux comparables à ceux des PME détenues par des hommes, et que les femmes devancent les hommes pour ce qui est des exportations vers des marchés autres que les États-Unis, comme le Royaume-Uni, l’Inde, le Brésil et la Chine. Dans un contexte de perturbations persistantes liées aux droits de douane américains, 77 % des femmes propriétaires de PME disent avoir trouvé ou prévoient trouver des moyens d’en limiter les répercussions.
« Autant l’accès au financement, aux prêts et aux investissements est vraiment important pour les femmes entrepreneures, autant l’accès à la clientèle l’est tout autant », a déclaré Cukier, en encourageant les dirigeantes à tirer parti des programmes et des soutiens offerts pour les aider à développer leurs entreprises au-delà des marchés locaux. « Qu’il s’agisse de faire croître une entreprise locale à l’échelle nationale à mesure que les obstacles interprovinciaux commencent à s’atténuer, ou d’amener une entreprise nationale sur la scène mondiale, il existe des soutiens pour vous aider à y parvenir. » Elle a aussi souligné que les entrepreneures et entrepreneurs issus de l’immigration constituent un avantage concurrentiel pour l’expansion de nos marchés internationaux. Les personnes immigrantes jouent un rôle plus important que ne le laisserait croire leur poids démographique et sont plus susceptibles de se lancer en affaires et de créer des emplois. Dans de nombreuses collectivités, la proportion de femmes entrepreneures est beaucoup plus élevée que la moyenne nationale, a-t-elle noté. Parmi les PME détenues majoritairement par des personnes noires, les femmes représentent 38,8 % ; parmi celles détenues majoritairement par des personnes chinoises, 23,6 % ; et parmi celles détenues majoritairement par des personnes originaires de l’Asie du Sud-Est, 25,2 %. Le Canada compte aussi un nombre croissant d’accords de libre-échange, et les femmes entrepreneures immigrantes possèdent une connaissance de plusieurs de ces marchés ainsi que des liens avec ceux-ci, sur lesquels il est possible de s’appuyer pour soutenir la croissance.
Renforcer la confiance en l’IA peut stimuler l’innovation
Cukier a aussi souligné le potentiel de la numérisation pour les petites et moyennes entreprises. L’intelligence artificielle (IA), surtout l’IA générative, peut être transformatrice. « Bien qu’il y ait des risques et que l’utilisation responsable de l’IA soit absolument essentielle, la véritable force de l’IA, c’est qu’elle peut permettre à une petite entreprise d’avoir l’allure et le rendement d’une entreprise beaucoup plus grande. » Même si les données montrent que l’écart d’innovation entre les entreprises à direction masculine et celles à direction féminine s’est resserré, certaines femmes entrepreneures accusent encore du retard dans l’adoption de l’IA. Elle a d’ailleurs noté que des outils et des formations gratuits ou peu coûteux, pour expérimenter et développer des compétences en IA, sont de plus en plus accessibles.
« C’est un changement majeur qui peut être bénéfique pour les femmes, parce que pendant si longtemps, nous nous sommes auto-exclues des emplois en technologie et nous étions peut-être moins susceptibles d’adopter la technologie. Aujourd’hui, il est plus facile que jamais de transformer son entreprise grâce à elle. L’IA, c’est la revanche des personnes diplômées en lettres : l’ingénierie des invites repose sur de solides compétences en pensée critique et en langue, plutôt que sur le codage. »
Les biais systémiques demeurent persistants et s’entrecroisent
Cukier a souligné que, malgré des signes de progrès, la recherche montre que des biais et des obstacles persistent.
Même si l’accès au financement demeure inégal, des programmes ciblés font une différence. Les femmes ont plus de chances d’obtenir un prêt qu’auparavant et sont plus susceptibles de recevoir une proportion plus élevée du financement demandé que les hommes (92,2 % c. 87,7 %). Cela reflète en partie l’évolution des attitudes au sein des institutions financières, mais aussi la réalité selon laquelle les femmes sont souvent à la tête d’entreprises moins gourmandes en capital, ce qui les amène à demander, en moyenne, des montants plus faibles (127 307 $ c. 495 941 $ pour les hommes).
« Nous avons vu se multiplier les programmes conçus pour soutenir les femmes entrepreneures, et certaines institutions financières ont investi dans le perfectionnement de leurs membres du personnel afin qu’ils comprennent que les femmes peuvent avoir des profils différents et évoluer dans des secteurs différents. »
Cela dit, les expériences de biais vécues par les femmes entrepreneures sont structurelles, étayées par les données et plus marquées chez certaines femmes que chez d’autres. Cukier a d’ailleurs souligné que « les données confirment votre impression de vous heurter à davantage d’obstacles que les hommes », en ajoutant que « si vous êtes une femme autochtone ou une femme issue d’un groupe visé par des mesures d’équité, il y a de fortes chances que vous fassiez face à de multiples niveaux d’obstacles et de biais ».
Les soutiens intégrés — comme des services de garde à l’échelle nationale et des programmes souples de perfectionnement des compétences — peuvent avoir un effet transformateur. Ils aident à compenser la charge disproportionnée des soins et d’autres responsabilités similaires qui, en l’absence d’un soutien adéquat, deviennent des obstacles à la formation, aux rencontres avec des conseillères et conseillers financiers ou à l’accès à des occasions de croissance.
Une voix collective et soutenue pour les femmes entrepreneures
En conclusion, Cukier a exhorté les femmes et les personnes qui les appuient à se faire entendre et à revendiquer leur place dans les discussions sur les politiques économiques à tous les niveaux. Elle a souligné qu’une voix collective et soutenue permet de faire avancer les choses et de renforcer les efforts nationaux du PCFE pour cerner les obstacles, consolider les facteurs favorables et mieux soutenir les femmes entrepreneures aux profils diversifiés, dans tous les secteurs et à toutes les étapes de croissance.
Il ne s’agit ni de politiquement correct ni de politique partisane. « Surtout en ce moment, où l’attention de tout le monde est tournée vers l’évolution du contexte commercial, les conflits géopolitiques et les effets perturbateurs de l’IA, il est important que vos élues et élus locaux comprennent l’importance de votre contribution et de celle de votre entreprise pour l’économie et pour l’avenir du Canada. »